La métronormativité désigne l’ensemble des normes et représentations considérant la grande ville comme le cadre territorial le plus adapté pour les modes de vies LGBT+ . La mobilisation de cette notion illustre comment, à travers les cultures et la production des savoirs scientifiques, les grandes métropoles occidentales ont longtemps été présentées comme les seuls espaces offrant aux individus LGBT+ la possibilité d’affirmer leur identité et de trouver du soutien auprès des communautés LGBT+ locales. Elle suggère ainsi que, pour vivre plus librement son identité sexuelle ou de genre, tout individu minorisé devrait, à un moment de sa vie, vivre dans une métropole ou une grande ville.

De ce fait, la métronormativité met en évidence l’hégémonie de ces territoires dans la diffusion des cultures LGBT+ et questionne l’invisibilisation, voire les représentations négatives (impossibilité de rencontrer des semblables, exposition plus forte aux discriminations, etc.) qui touchent les modes de vie et les représentations des territoires non métropolitains, en particulier dans les plus petites villes et dans les campagnes. Néanmoins, les espaces non métropolitains bénéficient depuis peu d’un regain d’intérêt de la part des chercheurs, offrant ainsi un tableau plus nuancé des réalités de vie dans ces contextes territoriaux.

Un questionnement sur les normes et représentations métropolitaines associées aux mobilités des populations LGBT+

Bien que proposée par Judith Jack Halberstam en 2005, la notion de métronormativité trouve ses prémices à la fin du siècle précédent. L’émergence du militantisme homosexuel et la structuration des communautés au sein des grandes villes à partir de la seconde moitié du XXe siècle attirent naturellement l’attention des chercheurs en sciences sociales et les études sur ces espaces se multiplient. Ces travaux sont notamment facilités par le développement et la visibilité accrue des « quartiers gay » dans les grandes métropoles occidentales à cette période, à l’image du Marais à Paris ou du Castro à San Francisco (Giraud, 2014 ; Knopp, 1990 ; Leroy, 2005 ; Sibalis, 2004).

Ainsi, les premières préoccupations concernant un potentiel « biais urbain » dans l’étude des cultures LGBT+ et les représentations qui en découlent, apparaissent dès les années 1990. On constate alors la faible quantité de travaux ancrés dans les espaces non métropolitains (Bell, Valentine, 1995 ; Stone, 2018) mais aussi, lorsque ces espaces sont investigués, une tendance à déprécier, vis-à-vis d’un idéal métropolitain, les expériences des individus vivant dans ces espaces (Halberstam, 2005, Weston, 1993).

Cet idéal, fondé sur les sociabilités communautaires et la garantie pour les individus LGBT+ d’un anonymat préservant des éventuelles violences et discriminations, tend à discréditer les entités urbaines de plus petites dimensions, dont les caractéristiques intrinsèques (faible volume de population, moindre nombre d’activités) ne facilitent pas la création ou le maintien d’un tissu commercial ou associatif à destination des minorités sexuelles et de genre, et favorisent le contrôle social en raison de l’importance du réseau d’interconnaissance avec le voisinage et la difficulté à conserver son anonymat.

Ce faisant, l’idée d’une « fuite vers la ville » (Eribon, 2012), c’est-à-dire la migration vers la grande ville, généralement conjointement à l’entrée dans l’âge adulte, des individus issus des petites villes et des milieux ruraux, s’est rapidement imposée comme une norme pour toute personne issue des minorités sexuelles et de genre. Ce type de narratif est par ailleurs fréquemment évoqué dans la culture populaire, à l’image du clip musical « Smalltown Boy » du groupe Bronski Beat dans lequel un jeune homme rejeté par ses parents et victime d’homophobie dans sa petite ville d’origine, finit par trouver refuge à Londres.

La métronormativité, telle qu’elle est mise en évidence par Halberstam implique ainsi un double rapport à la mobilité (Figure 1) : une mobilité sociale tout d’abord, matérialisée par le passage de l’identité hétérosexuelle cisgenrée imposée par défaut à tout individu dans la société, à une identité sexuelle ou de genre minorisée ; une mobilité résidentielle ensuite, nécessitant de quitter les lieux de vie considérés comme périphériques pour rejoindre la grande ville, censée être la seule à même d’offrir les conditions nécessaires à l’expression de ces identités.

Sans nier le fait que cette « fuite vers la ville » soit une réalité pour certains individus, la métronormativité attire avant tout l’attention sur le caractère hégémonique de ces représentations et les dichotomies spatiales qu’elles encouragent, en opposant de manière figée, les grands centres urbains à des espaces appréhendés ou vécus comme des périphéries (villes petites et moyennes, espaces ruraux).

(Fig. 1) Vision métronormative des mobilités LGBT+ (Source : Plouvier, 2023)

Favoriser la prise en compte des pratiques et représentations des personnes LGBT+ hors des grandes métropoles

Dans le domaine scientifique, les critiques de la métronormativité imprègnent de plus en plus les travaux récents portant sur les populations LGBT+. Elles se traduisent par la hausse en nombre des travaux portant sur des espaces souvent présentés comme « périphériques », tels que les banlieues, les villes moyennes et petites, ou les campagnes, mais aussi par des approches nouvelles concernant les grandes villes, notamment au double prisme de la théorie queer et de la prise en compte transversale des sexualités (Prieur, 2015 ; Gorman-Murray, Nash, 2016).

Il apparait ainsi que les mobilités résidentielles LGBT+ sont bien plus nuancées et multidirectionnelles qu’inscrites dans une unique logique ascendante vers des villes de plus grande taille. S’il est fréquent que les individus les plus jeunes s’orientent vers les grandes villes lors de la décohabitation familiale dans le but de poursuivre des études supérieures, nombreux sont celles et ceux qui décident par la suite de retourner vivre dans des villes moins peuplées conjointement à la stabilisation de la vie sentimentale (Blidon, 2016 ; Wimark, 2014).

Également, enquêter les minorités sexuelles et de genre dans les espaces non métropolitains nécessite bien souvent d’opérer un décentrage vis-à-vis des manifestations urbaines de ces identités (Gray, Johnson, Gilley, 2016), sans quoi l’on peut être tenté de qualifier ces territoires de « déserts gay » (Giraud, 2016). Cela permet notamment de mettre en évidence des pratiques socio-spatiales et des expressions identitaires spécifiques à ces espaces mais aussi peu visibles : le recours à des lieux mixtes ou éphémères, par exemple des établissements commerciaux grands publics pouvant accueillir, le temps d’une soirée, des évènements centrés sur les cultures LGBT+ (Plouvier, 2023 ; Giraud, 2016) ; la production de lieux de rencontres spécifiquement en lien avec les caractéristiques physiques ou environnementales locales, à l’image des plages gays et des lieux de drague dans les espaces naturels (Jaurand, 2005 ; Gaissad, 2020) ; ou encore l’expression d’identités multiples parmi lesquelles l’identité sexuelle peut n’occuper qu’une place secondaire (Wilson, 2000 ; Muller-Myrdhal, 2016).

Enfin, incorporer la métronormativité dans les réflexions sur les modes de vie des populations LGBT+ permet un questionnement sur les mobilités (qu’elles soient résidentielles, de loisirs ou quotidiennes) qui sont induites par l’attractivité des différents types d’espaces. En effet, si les grandes métropoles jouissent de représentations positives en matière d’activités commerciales et de réseaux communautaires destinées aux publics LGBT+, elles sont, a contrario, moins bien perçues concernant des critères plus généraux relatifs à la qualité de vie, l’exposition aux violences ou à diverses pollutions (de l’air, sonores, etc.). À cet égard, certains individus préfèrent conserver une certaine distance vis-à-vis des grandes villes d’un point de vue résidentiel, tout s’y rendant pour des raisons professionnelles ou récréatives (Giraud, 2016 ; Gray, Johnson, Gilley, 2016), tandis qu’à l’inverse, les résidents métropolitains investissent également, pour leurs loisirs, les espaces naturels appropriés par les populations LGBT+ (Gaissad, 2020 ; Jaurand, 2005).

La métronormativité à l’épreuve du genre

L’idée d’une métronormativité qui concernerait l’ensemble des populations LGBT+ de manière uniforme est de plus en plus mise en doute. Les enjeux spécifiques aux différentes sous-populations paraissent parfois fortement éloignés les uns des autres (Formby, 2017) et posent la question de la pertinence de l’acronyme LGBT+ sur le plan scientifique. De plus, le rapport qu’entretiennent ces mêmes sous-populations à l’espace semble lui aussi multiforme en fonction de caractéristiques propres aux individus comme le genre, l’âge, le capital économique, la culture, etc.

Il apparait en particulier que la question des minorités sexuelles ne peut se défaire des différences genrées et, tandis que les populations homosexuelles masculines ont largement pu investir certains quartiers en centre-ville des grandes métropoles, la visibilité et la production de lieux destinés aux femmes lesbiennes sont restées très marginales (Cattan, Clerval, 2011). Or, à l’opposé d’une fuite vers la ville, les années 1970 ont au contraire vu l’apparition de communautés lesbiennes dans les milieux ruraux, traduisant une prise de distance vis à vis de la double oppression subit dans les milieux urbains : l’hétéronormativité et le patriarcat (Valentine, 1997 ; Kirkey, Forsyth, 2001).

Il est également possible que ces disparités à la lumière du genre s’expliquent par le champ des possibles qui s’offre aux individus en matière de trajectoires sociales. L’accès facilité à la parentalité pour les couples lesbiens a probablement favorisé leur implantation dans les zones périurbaines, souvent appréhendées comme un environnement plus sain pour élever des enfants (Podmore, 2016 ; Cooke, Rapino, 2007).

[1] Désigne les personnes Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres et autres minorités sexuelles ou de genre.

Bibliographie

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  • Wimark T., 2014, Beyond Bright City Lights: The Migration Patterns of Gay Men and Lesbians, Stockholm, Department of Human Geography, Stockholm University.

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DATE

Septembre 2024

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