Le surtourisme est un phénomène relativement récent, ayant pris de l’ampleur de manière significative au cours des quinze dernières années. Il se caractérise par une mobilité accrue où l’afflux de visiteurs dépasse la capacité d’accueil d’une destination. Cette surcharge engendre des pressions multiples sur les infrastructures, les services et les ressources locales, avec des répercussions notables sur la qualité de vie des résidents et l’expérience des visiteurs. Ce phénomène suscite des réactions anti-touristiques, telles que des manifestations, des discours critiques et des comportements hostiles, souvent qualifiés de touristophobes. Les critiques du tourisme de masse, bien qu’ancrées dans des réalités vécues, sont souvent exacerbées par des perceptions subjectives où le tourisme est perçu comme une « invasion » ou une « pollution ». Des slogans tels que « Tourist go home » traduisent ces ressentiments.
Au-delà de la question de la surcharge touristique, le surtourisme met en lumière des problématiques structurelles complexes et souligne les paradoxes intrinsèques au tourisme international. Il reflète notamment les tensions entre logiques de rentabilité et exigences de durabilité (Knafou 2023a), entre le « droit à la ville » (Lefebvre 1972 ; Costes 2010 ; Harvey 2009) et le « droit au voyage et au tourisme » (Condé 2018, Ballester 2018, Higgins-Desbiolles 2018), ou encore entre la conservation des sites patrimoniaux et les processus de gentrification des quartiers historiques (Gravari-Barbas et Jacquot 2024). L’analyse de ce phénomène requiert une approche équilibrée et interdisciplinaire, intégrant des perspectives multiples et une évaluation rigoureuse des nombreux paramètres en jeu.

Surtourisme : brève histoire d’un néologisme

Le mot surtourisme est une traduction du vocable anglais overtourism. L’usage de ce dernier, qui est plus ancien et plus répandu, ne s’est manifestement accentué dans les sphères scientifique et médiatique que depuis quelques années (Duhamel 2023). O’Regan et al. (2022) indiquent que le terme connait une diffusion croissante dès 2016, avant d’être consacré comme l’un des mots de l’année par l’Oxford English Dictionary en 2018. Knafou (2023b) souligne que c’est également en cette même année que la plateforme américaine Skift, spécialisée dans l’industrie du voyage, a entrepris de faire enregistrer officiellement le terme, contribuant ainsi à sa diffusion dans le monde des affaires. Ce tournant des années 2016 à 2018, bien qu’il marque une étape décisive dans l’essor du mot, n’efface pas pour autant son apparition antérieure. Le terme overtourism figure en effet dès 2008 dans un article scientifique où son emploi, encore marginal à l’époque, s’inscrivait dans une réflexion sur les formes d’exploitation excessive liées au tourisme (Tac An et al. 2008). Dans cette même perspective historique, Mihalic (2020) fait remonter les racines conceptuelles de l’overtourism aux années 1960 dans le contexte du développement du tourisme de masse, considéré comme son ancêtre direct. Comme tout autre phénomène en ébullition et encore plus controversé, le surtourisme échappe jusqu’à présent à une définition commune ou plus ou moins stabilisée. Toutefois, la plupart des initiatives définitionnelles qui l’ont appréhendé, s’accordent à l’envisager sous l’angle de la saturation temporaire ou continue d’une destination qui se trouve submergée par des afflux massifs de touristes. Si elle n’est pas soulignée de manière explicite, cette saturation est souvent invoquée implicitement à travers d’autres mots synonymes tels que congestion, surcroissance, pression et surcharges touristiques. Ces termes sont souvent mobilisés pour décrire des situations où le surnombre effectif ou supposé de touristes est d’une importance telle qu’il perturbe l’ordre social, environnemental, culturel et économique d’une destination. Par exemple, Milano et al. (2018) dépeignent le surtourisme sous les traits d’une « croissance excessive des visiteurs entraînant une surpopulation dans des zones où les résidents souffrent des pics touristiques temporaires ou saisonniers ». Zemla et Szromek (2023) abondent dans le même sens en pointant du doigt les afflux de visiteurs, dont le volume dépasse « la capacité d’absorption » d’une destination. Capocchi et al. (2019) évoquent une « saturation » qui nuit tant aux visiteurs qu’aux visités, ainsi qu’à « l’environnement ». À leur tour, Perkumienė et Pranskūnienė (2019) soulignent que l’afflux massif de touristes peut dépasser la « capacité de charge » d’une destination, générant ainsi des tensions entre tourisme et besoins des communautés locales. L’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT 2018) ne déroge pas à cette règle dans la mesure où elle décrit le surtourisme comme « l’impact du tourisme sur une destination, ou une partie de celle-ci, qui influence de manière excessive la qualité de vie perçue des citoyens et/ou la qualité des expériences des visiteurs de manière négative ».

La tendance à expliquer le surtourisme par une saturation due à un excès du nombre de touristes résulte certes de faits réels où les flux touristiques mettent une pression sur les lieux visités. Mais elle s’explique aussi par un paradigme quantitatif qui sous-tend tant les politiques que les études du tourisme. Au regard de ce paradigme, le tourisme est avant tout une affaire de chiffres et de statistiques comptabilisant, tantôt à la hausse tantôt à la baisse, les fluctuations du nombre de touristes, de nuitées et de revenus. L’insertion accélérée du secteur dans l’économie mondiale a renforcé cette approche pour le meilleur et pour le pire. D’une part, elle a consolidé le rôle du tourisme comme moteur de développement économique et vecteur de croissance. D’autre part, elle a amplifié ces effets perturbateurs, mettant ainsi en évidence sa complexité en tant qu’opérateur global de changement. Cette complexité se traduit par la tension persistante entre l’orientation productiviste du tourisme, valorisée pour ses retombées économiques, et les atteintes qu’elle provoque aux équilibres culturels et environnementaux. Elle se manifeste également par la capacité du tourisme à agir comme un facteur d’ordonnancement (Franklin 2008) des processus de changement qui façonnent les destinations. Ce pouvoir structurant s’exprime à travers la modulation des espaces, des pratiques et des interactions sociales, par le biais des ramifications rhizomiques et multiformes de l’industrie touristique (Franklin 2008). Toutefois, ces ramifications sont du même coup sources de nuisances, dans la mesure où elles exposent le secteur à toute crise majeure frappant le monde. Le surtourisme serait ainsi symptomatique d’une micro-crise qui résonnerait avec une macro-crise, celle d’un système global (Sklair 2002), en l’occurrence le tourisme international. Mis à l’épreuve de sa « saturation », celui-ci deviendrait « incompatible avec lui-même » (Méheust 2009) à force d’être débordé par ses propres crises, ainsi que par celles du monde.

Émergence d’un phénomène : des origines proches et lointaines

Le surtourisme, bien qu’il soit un phénomène récent dans les discours académiques et médiatiques, s’inscrit dans la continuité du développement du tourisme de masse, dont il constitue une amplification. Le tourisme de masse, apparu au milieu du XXe siècle, a été propulsé par l’amélioration des infrastructures de transport, la généralisation des congés payés et la montée en puissance de nouvelles classes moyennes aspirant à voyager. Progressivement, avec la multiplication des destinations accessibles et l’essor du transport aérien, ce phénomène s’est intensifié pour atteindre, au tournant du XXIe siècle, des niveaux sans précédent. Le surtourisme est ainsi le prolongement de cette dynamique, caractérisé par une concentration excessive de flux touristiques dans certaines destinations qui peinent à absorber de tels afflux de visiteurs, notamment dans les espaces urbains.

À cet effet, ces destinations sont considérées – et se considèrent – être victimes de leur propre succès. En d’autres termes, elles font face à un effet pervers du tourisme international, qui n’est autre que le fruit, au moins en partie, de leurs politiques touristiques. Celles-ci ont longtemps mis l’accent sur des stratégies promotionnelles ambitieuses, animées par un esprit tenace de compétitivité. Elles ont également soutenu des programmes d’urbanisation massifs et alloué des budgets considérables à l’organisation de méga-événements, visant à faire de ces villes des capitales mondiales (Saidi et Sagnes 2012). Barcelone, après les Jeux olympiques de 1992, s’est imposée comme un modèle de réussite en matière de développement touristique, attirant plus de 16 millions de touristes par an pour une population locale d’environ 1,6 million d’habitants (Novy and Colomb 2019, Ter Minassian 2010). Venise et Dubrovnik illustrent également cette trajectoire, ayant vu leur fréquentation exploser à la suite de la mise en valeur de leur patrimoine et de leur apparition sur des circuits internationaux, notamment de croisières (Dodds and Butler 2019).

D’autres facteurs plutôt exogènes ont amplifié cette croissance devenue désormais problématique. Pensons plus particulièrement à l’intégration des nouvelles technologies dans toutes les sphères de l’univers touristique, l’apparition des plateformes collaboratives de locations temporaires telles qu’Airbnb et ses consœurs, la prolifération des vols à bas prix, la tendance des touristes d’aujourd’hui à favoriser des séjours d’immersion au sein des milieux d’accueil, l’amplification du tourisme résidentiel boosté plus récemment par de nouveaux flux de nomades numériques, et la libre circulation des individus, notamment ceux provenant des pays occidentaux et asiatiques. Dans le même ordre d’idée, l’instabilité politique et les conflits armés dans certaines régions touristiques historiquement attractives ont eu un impact profond sur les choix des voyageurs. Des événements tels que le printemps arabe de 2011 et la guerre en Syrie ont durablement affecté des destinations majeures comme la Tunisie, l’Égypte, le Liban ou la Jordanie, autrefois prisées pour leur patrimoine culturel et leurs offres balnéaires. Le retrait des touristes de ces régions a conduit à une réorientation des flux vers d’autres destinations perçues comme plus stables et sécurisées, notamment en Europe du Sud, telles que l’Espagne, l’Italie, la Croatie, la Grèce et le Portugal.

Tous ces changements majeurs ont profondément affecté l’univers touristique, en exerçant des pressions considérables sur les capacités d’accueil dans certaines destinations parmi ces pays. Ces difficultés sont souvent relayées par les médias et les réseaux sociaux, sous forme de récits et de faits divers, qui présentent le surtourisme tantôt sur un ton alarmant, tantôt sur un ton anecdotique. Parmi ces exemples figurent : des révoltes de quartiers et des « mini-commandos » (Ballester 2018) formés sur fond identitaire pour « résister » à l’« invasion » touristique (Clancy 2019) ; des touristes attaqués par des manifestants en colère ; des appels contradictoires à chasser les touristes et à accueillir les réfugiés ; des résidents en détresse contraints de fuir leurs quartiers ; des jeunes sauvés du chômage grâce au tourisme, mais incapables de trouver des loyers abordables en raison de l’influence du tourisme ; des lois et des mesures prises précipitamment par les autorités locales pour remédier à ces problèmes, mais qui restent, à ce jour, inefficaces.

En résumé, le surtourisme résulte d’un enchevêtrement de facteurs liés à la promotion touristique, à la démocratisation des transports et à l’économie de partage, renforcés par des politiques urbaines favorisant la patrimonialisation et la rénovation. Ces dynamiques qui prolongeaient et amplifiaient celles du tourisme de masse, ont permis un développement rapide du secteur, mais au prix de tensions croissantes sur les infrastructures et les ressources locales.

Débats, controverses et représentations

Depuis le XIXe siècle, le tourisme dans sa forme moderne suscite des représentations ambivalentes et parfois contradictoires. Dès la Renaissance, une opposition fondamentale s’est progressivement dessinée entre la figure du voyageur et celle du touriste, héritée de l’époque du « Grand Tour ». Ce type de voyage, réservé aux jeunes aristocrates européens, visait un enrichissement intellectuel et culturel à travers la découverte des arts et des cultures classiques, principalement en Italie et en France. Le voyageur du Grand Tour était perçu comme cultivé et en quête d’un raffinement personnel. En revanche, le développement du tourisme moderne, facilité par les progrès des transports et la démocratisation des voyages, a engendré une image moins valorisante du touriste, souvent décrit comme un consommateur passif à la recherche d’expériences superficielles. Cette distinction, présente dans l’imaginaire collectif, s’est consolidée au fil du temps, inscrivant le touriste dans une catégorie jugée superficielle et éloignée de la quête de sens attribuée au voyageur (Gay 2024a).

Les premières recherches en sciences sociales sur le tourisme ont contribué au renforcement de cette opposition en soulignant les effets délétères du tourisme de masse. Dans cette perspective, MacCannell (1976) a analysé le tourisme comme une quête d’authenticité dans un monde transformé par la modernité. Selon lui, le touriste n’est autre qu’une figure emblématique de l’homme moderne qui cherche à renouer avec un monde « traditionnel » disparu. Mais cette quête repose souvent sur des mises en scène artificielles de coutumes et de traditions révolues. Cette forme d’authenticité mise en scène (staged authenticity) est perçue comme une tentative de compenser la perte de sens induite par les transformations modernes. Dans une perspective complémentaire, Urry (1990) a étudié le regard touristique comme un dispositif de pouvoir exercé sur les lieux visités. Ce « regard » impose aux destinations, en particulier celles situées dans le Sud global, une image stéréotypée qui correspond aux désirs et aux attentes des touristes. En ce sens, le tourisme réduit la diversité de toute destination à une série d’images simplifiées et consommables. Graburn (1983) a examiné les incidences du tourisme sur les cultures locales. Subissant les effets néfastes de l’industrie touristique, celles-ci se trouvent marquées par une forme d’immobilisme, limitant leur capacité à évoluer selon leurs propres dynamiques internes. Bruner (2005) abonde dans le même sens en soutenant que le tourisme modifie les identités locales en imposant un récit simplifié et attrayant pour le consommateur.

Ces recherches ont jeté les bases de l’analyse du tourisme sous l’angle de la domination, des inégalités sociales et de la colonialité (Cazes 1985, Morgan et Pritchard 1999, Hall and Tucker 2004, Ashworth 2011), ce qui a contribué à l’amplification des sentiments anti-touristiques (Clancy 2019, Christin 2007, 2014, Seaton 1994). En mettant en exergue les dérives de l’industrie touristique dans diverses régions, elles ont ouvert la voie à l’étude du surtourisme à travers des approches alarmistes. Celles-ci se déclinent en trois axes principaux. Le premier concerne les dénonciations des politiques de libéralisation excessive des voyages et des plateformes numériques, qui, en facilitant les déplacements, favorisent l’expansion des hébergements touristiques au détriment des résidences locales (Milano et al. 2019). Le deuxième porte sur les critiques des impacts environnementaux et sociaux du surtourisme, mettant en lumière les pressions exercées sur les ressources locales, ainsi que les dérives liées à la massification du tourisme (Harrison and Sharpley 2017). Enfin, un troisième axe insiste sur la responsabilité des touristes eux-mêmes, les incitant à prendre conscience des effets néfastes de leurs pratiques et à contribuer activement à la réduction de ces impacts (Goodwin 2024). Dans une perspective plus militante, certains auteurs prônent une restructuration radicale du secteur touristique, en mettant l’accent sur le tourisme durable comme solution pour lutter contre le surtourisme et la touristophobie croissante, particulièrement dans des destinations comme Barcelone ou Venise (Higgins-Desbiolles 2020). En somme, le débat s’articule autour de la nécessité de passer d’une approche du tourisme axée sur la maximisation des flux à un modèle de gouvernance participative et durable, intégrant les différentes parties prenantes, y compris les communautés locales (Gibson 2021, Paquot 2016).

Parallèlement aux voix qui ont tiré la sonnette d’alarme sur les risques de saturation touristique, d’autres ont attiré l’attention sur une autre facette de ce phénomène. Celle-ci laisse transparaitre des sentiments xénophobes, des discours populistes et des replis identitaires. Ces éléments sous-tendent les controverses sur le surtourisme et alimentent les débats acharnés sur ce sujet. Ils contribuent fortement à la stigmatisation de la présence de l’Autre, qu’il soit touriste, immigrant ou réfugié, dans l’espace public (Moufakkir 2015, Hangartner et al. 2019, Endrich 2020). Les expressions, stéréotypes, représentations et discours sur ce phénomène révèlent l’intensité et l’ampleur de ces formes de rejet de l’altérité. En analysant le film documentaire Tourist Go Home, Screti (2021) montre que l’hostilité envers les touristes, exacerbée par la surfréquentation touristique, est dominée par deux grands discours populistes. Le premier, révélateur d’un populisme de droite, est motivé par une « anxiété culturelle ». Il présente les touristes comme une « tempête » ou une « invasion » menaçant l’identité locale, occupant l’espace public et déracinant les habitants de leurs quartiers. Véhiculé par un populisme de gauche, le second discours est motivé par une « anxiété économique ». Il repose sur une vision binaire opposant les « perdants » (les habitants) aux « gagnants » – autrement dit les élites sociales et les multinationales. Pour éviter d’être taxés de xénophobes, les partisans de ce discours tendent à dépersonnaliser les touristes en parlant plutôt du système touristique. Quoi qu’il en soit, les deux discours populistes, de droite et de gauche, se rejoignent dans l’emploi de propos binaires : eux-nous, cosmopolitisme-localisme, touristes-locaux, etc.

La problématisation du surtourisme dans les milieux académiques, ainsi que son traitement médiatique, se renforcent mutuellement, tendant à concevoir ce phénomène comme une « formation discursive » (O’Regan et al., 2022). Ce cadre constitue un discours dominant qui fédère divers autres discours autour d’un sujet central : le tourisme et les menaces qu’il est supposé faire peser sur les populations locales. Ce discours appelle à des interventions urgentes et se caractérise par une rhétorique virulente, qualifiant les touristes de « tsunami », « invasion », « peste » ou encore de « pollution ». Ce dernier terme occupe une place centrale dans le registre contestataire anti-touristique. Les effets perlocutoires de ce vocabulaire (Austin 1962) sont perceptibles dans les actions de certains manifestants, comme l’ont montré les événements de l’été 2024 dans certaines villes espagnoles.

À Barcelone, par exemple, des manifestants ont aspergé les touristes avec des pistolets à eau, évoquant une tentative de purification symbolique de la « pollution » touristique (Le Figaro 2024). À Séville, des boîtes à clés d’appartements touristiques ont été maculées d’excréments, associant ainsi les touristes à la souillure et à la profanation (ABC de Sevilla 2024). Ces actes illustrent une charge symbolique puissante : ils traduisent, à travers des gestes percutants, la perception d’une menace qui pèse sur la pureté et l’intégrité des espaces urbains. Les médias jouent un rôle majeur dans l’amplification de tels faits divers, contribuant à la diffusion de ce que l’on qualifie aujourd’hui de tourismophobie (ou touristophobie selon les usages). Dans les deux cas, le terme décrit une forme d’hostilité qui vise moins l’industrie touristique que les touristes eux-mêmes, souvent perçus comme envahissants et responsables de l’épuisement des ressources locales (Gay 2024b). Ce rejet, parfois paradoxal, se manifeste dans certaines communautés qui, bien qu’elles bénéficient des retombées économiques du tourisme, développent une aversion explicite à l’égard des touristes. Ces tensions traduisent le malaise complexe qui entoure le tourisme contemporain, oscillant entre fascination et rejet.

 

Quelles solutions pour une crise de richesse ?

Le phénomène du surtourisme se distingue des crises économiques ou sociales traditionnelles par son caractère paradoxal : il est alimenté non par un manque de ressources, mais par un excès. Il s’apparente ainsi à une crise de « richesse », voire de « surabondance », où l’intensification des flux touristiques engendre un déséquilibre systémique. Ce paradoxe n’est pas sans rappeler les crises agricoles provoquées par les surplus de production où l’abondance elle-même devient source de désordre. Faute de régulation, les excédents perturbent les marchés au point qu’il devient parfois nécessaire de les détruire pour maintenir une stabilité économique (Ricoeur 2004). De manière comparable, bien qu’il soit impossible de « détruire » l’excédent de touristes, certaines destinations telles que Dubrovnik et Venise ont instauré des quotas et des restrictions d’accès visant à protéger les lieux visités et à préserver la qualité de l’expérience touristique. Dans le même esprit, Amsterdam a opté pour la redistribution des flux touristique vers La Haye, une autre ville voisine moins achalandée par les touristes (Sibrijns et Vanneste 2021).

Ces initiatives, inscrites dans une logique de « décroissance » touristique (Blanco-Romero et al. 2025), permettent de limiter certains effets du surtourisme, sans toutefois en résoudre la complexité. Celle-ci dépasse les seuls déséquilibres matériels ou financiers, et renvoie à des enjeux plus profonds d’ordres économique, politique, social et environnemental. En tant que crise d’ampleur mondiale, le surtourisme cristallise un ensemble de problématiques que Bianchi et Milano (2024) qualifient de polycrise. Ce terme désigne une multitude de crises interconnectées et mutuellement renforcées. Dans le champ du tourisme, cette polycrise résulte d’un dysfonctionnement structurel profond dans les dynamiques d’accumulation du capital touristique. En se concentrant sur le cas de l’Espagne, les auteurs montrent comment une série de crises successives, notamment la crise financière de 2008, suivie de celle de la zone euro, ont été exacerbées par les contradictions internes du capitalisme touristique. Ce dernier, en favorisant des logiques de rente et de spéculation, a contribué à creuser les inégalités sociales et les disparités régionales, tout en accentuant les fragilités systémiques du pays. De fait, ces crises ont également été amplifiées par la perturbation des écosystèmes côtiers, conséquence directe de l’urbanisation touristique intensive. Il en résulte une aggravation des crises climatiques, qui compromet à la fois l’attractivité touristique des territoires et les conditions de vie des populations locales (Stock et al. 2020).

Un exemple particulièrement pertinent est celui de la tempête Dana, survenue à l’automne 2024 dans la région de Valence, en Espagne. Cet événement climatique a non seulement exacerbé les crises environnementales déjà existantes, mais a également amplifié des problèmes structurels, notamment celui du logement. Ce phénomène est une illustration percutante de la manière dont des crises multiples s’entrelacent et se renforcent mutuellement dans le contexte du surtourisme. Notons qu’à peine une dizaine de jours avant ces inondations catastrophiques de Valence, la ville a été le théâtre d’une manifestation anti-touristique, où certains manifestants comparaient le surtourisme à une inondation, voire à une tempête, soulignant ainsi la violence symbolique du phénomène touristique face aux crises qu’il génère (Pais Valencia 2024).

Par ailleurs, la crise du surtourisme touche à l’identité et aux dynamiques sociales et culturelles. Elle interroge la manière dont les habitants perçoivent la transformation de leurs espaces de vie, désormais assimilés à des « parcs d’attractions » touristiques. Cette reconfiguration urbaine engendre une ambivalence marquée : entre le désir de croissance économique et la nécessité de ralentir les flux touristiques ; entre l’accueil des visiteurs et la satisfaction des besoins des résidents ; entre des postures d’ouverture à l’autre et des mouvements de repli sur soi. La crise du surtourisme peut ainsi être interprétée comme une crise d’habiter le monde (Palmer, 2018 ; Heidegger, 1986, Guibert 2024), incarnée par les destinations les plus saturées. Des métropoles telles que Barcelone, Paris, Rome ou Athènes illustrent cette saturation. Souvent présentées comme des « micro-planètes » aux dynamiques complexes, elles apparaissent surchargées, non seulement de touristes, mais aussi d’habitants, de migrants, de réfugiés, de navetteurs et d’une pluralité d’autres usagers de l’espace urbain. Dès lors, elles deviennent des lieux de frictions, voire de tensions, entre des acteurs aux statuts, aux rythmes et aux usages différenciés, qu’ils soient temporaires ou permanents (Donaire Benito et Zerva 2025).

À cet égard, la résolution de la crise du surtourisme ne saurait se limiter à une régulation des flux de visiteurs, ni à une gestion des conflits entre touristes et résidents. Elle doit s’inscrire dans une perspective critique et holistique qui prenne en compte la diversité des mobilités urbaines qu’elles soient résidentielles, touristiques ou professionnelles. En d’autres termes, cette polycrise appelle à repenser en profondeur les espaces de cohabitations et de vivre-ensemble, afin de concevoir des écosystèmes urbains capables d’accueillir durablement la pluralité des usagers. Il s’agit de concilier les besoins fondamentaux des résidents avec les attentes des visiteurs, tout en tenant compte des autres formes d’usages de la ville contemporaine. Une approche globale fondée sur un équilibre entre hospitalité, durabilité et justice spatiale, s’impose dès lors comme impératif pour répondre à cette crise de manière pérenne, équitable et inclusive (Soja 2010, Feitosa et al. 2024).

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AUTEUR

Habib Saidi
CELAT, Université Laval, Canada

 

DATE

Janvier 2025

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