Mondialisation et accroissement des mobilités de toutes natures vont de pair au point que la majorité des définitions de la « mondialisation » mobilisent les échanges, les liaisons, les transports, les flux et les interactions qu’ils induisent. L’accroissement des mobilités, engagé dès les débuts de la révolution industrielle a connu une forte accélération dans le courant du 20ème siècle, grâce aux progrès techniques et logistiques dans le domaine des transports et au processus de libéralisation des échanges sous l’égide du GATT puis de l’OMC. Cet accroissement spectaculaire des mobilités, quelles que soient les distances et quels que soient les motifs a donné lieu à de nombreuses recherches sur les effets spatiaux de ce processus de la mondialisation.
Les géographes, les mobilités et le Monde
Pour les géographes en particulier, les mobilités contribuent à construire le « Monde », après avoir contribué à l’émergence du « système-monde » (Dollfus O., 1984) ou encore de l’« espace-monde » (Dollfus O., 1994), notions qui ont émergé en lien avec l’analyse de l’espace économique mondial, caractérisé à la fin de du XXème siècle par l’internationalisation croissante des entreprises et des systèmes productifs. Au-delà de la perspective économique, pour certains géographes, l’accroissement des mobilités individuelles et le développement de la sphère informationnelle font émerger une société-monde (Levy, 2007) dont l’espace serait donc le Monde. Celui-ci est envisagé comme un espace pertinent pour envisager différents types de mobilités liés aux pratiques professionnelles, mais aussi de soin, de loisirs etc. (Stock, 2008).
Dans ces analyses, différents types de mobilités sont convoqués et trois grandes catégories qui contribuent chacune à leur manière à l’émergence du Monde sont ici présentées.
En premier lieu, les échanges de produits et de biens de consommation dans le cadre du commerce international qui constituent le système monde sont « (…) à la fois cause et conséquence des réseaux et des flux en tous genre qui sillonnent la planète » (Cattan, 2012). Si on peut considérer que ces mobilités tiennent plutôt du fonctionnement du système-monde, les interactions qu’elles induisent entre les territoires font émerger le Monde (Grataloup, 2008), comme espace social où les lieux sont en concurrence pour attirer des infrastructures, des flux, des activités et certains types de populations qu’elles soient mobiles (migrants qualifiés, touristes) ou non (certaines catégories socio-professionnelles).
Les mobilités sont aussi celles des humains et le deuxième type de mobilité convoqué dans les travaux sur le Monde concerne les migrations internationales, notamment dans l’une de leurs formes les plus récemment et abondamment analysées, les circulations migratoires. Celles-ci sont considérées comme une forme innovante et contemporaine de mobilités qui permettent l’émergence du transnationalisme avec ses allers-retours fréquents et la revendication d’une multi-appartenance identitaire (Mekdjian, 2001) et deviennent en conséquence des éléments constitutifs du Monde. Mais avant cela, les systèmes migratoires et les questions politiques soulevées par les migrations tout comme les phénomènes d’hybridation et de cosmopolitisme induits par les migrations ont également contribué à l’émergence du Monde.
Le dernier grand type de mobilité mobilisé comme argument dans l’analyse de l’émergence du Monde concerne les flux touristiques. Ceux-ci ont connu une très forte croissance depuis le milieu du 20ème siècle, avec un volume des arrivées internationales s’élevant à 1,5 milliard en 2019 (Knafou, 2021). Au-delà de la croissance numérique des mobilités, c’est la déconcentration des flux touristiques que les auteurs nomment « extension de l’œcoumène touristique » (Knafou, 2021) et la « congruence entre l’espace monde et l’espace touristique » (Stock M. 2008) qui permet d’envisager ce type de mobilité comme un facteur essentiel de l’émergence du Monde. Ainsi pour P. Duhamel (2012), « On ne peut réduire le tourisme à des flux économiques parmi d’autres sans mesurer son rôle spécifique et original. Or ce phénomène a toujours été, et demeure un élément majeur de la construction du monde depuis deux siècles ».
Démondialisation, disparition du Monde ?
Si l’on tient la relation entre mobilité, mondialisation et émergence du Monde pour acquise, surgit un questionnement dans un contexte de crise de la mondialisation et de crise environnementale : que pourraient avoir comme conséquences sur le Monde les appels à restreindre les mobilités. Comme le souligne S. Venayre (2020), « l’enjeu est désormais la santé de la planète, sans laquelle il est impossible d’imaginer la santé de l’humanité. Dans cette perspective, les échanges demeurent certes vitaux. Mais, pour les assurer, nous sommes priés d’inventer des moyens moins destructifs (véhicules décarbonés, circuits courts, tourisme de proximité…) ». On se trouve alors dans une situation paradoxale dans laquelle la pensée du Monde, qui permet de penser la crise environnementale à un niveau global, fait peser un risque sur la mondialisation qui a permis son émergence. Pour F. Bost et F. Leriche, (2018), la démondialisation « s’oppose au phénomène généralisé d’ouverture sous-tendu implicitement par les notions d’intégration et d’interdépendance qui sont consubstantielles à la mondialisation ». De fait, les promoteurs de la démondialisation promeuvent une forme de régionalisation, voire de relocalisation c’est-à-dire une production au niveau de national de biens auparavant produits dans d’autres régions du monde. L’intérêt premier énoncé est souvent celui de la souveraineté (dans la production de médicaments ou de batteries pour les voitures électriques par exemple), mais aussi le développement de territoires actuellement plutôt en marge de la mondialisation. Ainsi, l’intérêt économique est souvent premier, l’argument environnemental lié aux réductions des mobilités étant le plus souvent mobilisé comme une forme de bonus puisque l’une des conséquences de la démondialisation serait la réduction des mobilités des biens de consommation, voire de certaines matières premières.
Néanmoins, puisque les mobilités sont l’un des arguments centraux des géographes qui analysent l’émergence du Monde, que deviendrait le Monde si les mobilités étaient amenées à être réduites ? Ce questionnement est particulièrement présent chez les chercheurs qui travaillent sur les mobilités touristiques pour lesquelles on assiste ces dernières années à un véritable renversement des valeurs. Accusés depuis leur apparition de porter atteinte aux paysages (Venayre, 2020), les touristes, en particulier les touristes internationaux, sont désormais culpabilisés du fait de leurs émissions de gaz à effets de serre et des atteintes qu’ils portent à la biodiversité du fait de la sur-fréquentation des espaces naturels, notamment ceux situés aux marges de l’œcoumène (zones polaires ou désertiques en particulier). Pour R. Knafou (2021) « le poids de cette forme d’activité humaine qu’est le tourisme sur l’écosystème terrestre est excessif ». Ainsi, alors que les chiffres du trafic aérien continuent de croître, les propositions se multiplient pour réduire les mobilités touristiques notamment en promouvant le tourisme local tandis que le plane-shaming gagne en intensité. Or les géographes ont bien montré que le tourisme est une forme d’arpentage du monde, l’expression d’une soif de découverte et d’une « (…) curiosité de l’espèce humaine envers elle-même et la Terre » (Duhamel, 2012), qui fait du tourisme un phénomène intéressant dans l’hypothèse d’une pratique individuelle de l’espace mondial et de l’émergence du Monde. Ainsi, comme le souligne J. Morice (2024), « on se trouve alors dans cette situation inextricable qui voudrait que, pour rendre notre monde habitable, il faille renoncer à l’une des plus éminentes pratiques nous ayant permis de comprendre ce que peut et ce que doit signifier habiter le monde ».
Le Monde fait-il sens pour les individus mobiles ?
Le Monde n’est pas uniquement le résultat de l’inscription dans l’espace des mobilités géographiques : il est considéré par certains géographes comme l’espace des humains faisant société (Levy, 2007, Didelon-Loiseau, Ott, 2026). Si l’on accepte cette hypothèse, elle induit qu’au-delà des manifestions matérielles (les mobilités) qui donnent à voir le fonctionnement de cet espace, les individus devraient avoir développé une conscience et une représentation cognitive du Monde, voire plus, un sentiment d’appartenance au Monde (Didelon-Loiseau, 2016). Ainsi, le lien établit entre mondialisation, mobilités et Monde suscite un questionnement de nature théorique sur l’échelle à laquelle les individus mobiles envisagent réellement leur mobilité. Quand M. Stock (2008), par exemple, cherche à démontrer que le « mondial est devenu le niveau d’échelle pertinent [pour une grande diversité de déplacements] » il entreprend de dresser une liste de types de déplacements (travail, loisir, santé, shopping) et d’énumérer des catégories de populations qui en relèvent. Néanmoins il ne s’intéresse pas à la manière dont les individus considèrent leur propre mobilité, et en particulier s’ils considèrent eux-mêmes qu’ils ont une mobilité à l’échelle mondiale. Ainsi, on peut se demander si, pour les acteurs de ces mobilités, le Monde est réellement une échelle pertinente, si concrètement, touristes, migrants internationaux ou transnationaux, étudiants internationaux, hommes et femmes d’affaires considèrent réellement leurs mobilités comme relevant de l’échelle mondiale. Les individus mobiles tirent classiquement partie de l’hétérogénéité de l’espace mondial pour leurs affaires, leurs choix de vie ou leurs loisirs. Cette hétérogénéité est le moteur de la mobilité mais est-ce que pour autant ils pensent le monde dans son ensemble ? Autrement dit, existe-t-il réellement des mobilités mondiales, c’est-à-dire des mobilités conscientes non seulement de l’échelle du Monde, mais aussi de la nature du Monde, comme espace d’une société-Monde ? Si ce n’était pas le cas, et à ce jour aucune étude empirique ne permet de l’affirmer, le Monde ne serait, pour les mobilités et à ce stade au moins, que le produit de la pensée des mobilités individuelles et collectives agrégées et des effets qu’elles ont sur les territoires ; le Monde serait moins l’espace pertinent pour les acteurs des différents types de mobilités qu’une forme de métonymie issue de déductions théoriques des chercheurs. A ce jour, la seule catégorie de personnes pour laquelle il a été établi qu’il existe une pensée du Monde comme échelle de leur déplacement, est constituée des grands voyageurs qui, précisément, font le tour du monde. Ils produisent effectivement un discours sur le Monde, ont conscience du tout qu’il constitue au-delà de la somme de ses parties, et ils l’expérimentent dans la performance même de leur mobilité, même si celle-ci n’est jamais que ponctuelle au pire, linéaire au mieux (Didelon-Loiseau, 2016). On retrouve, dans une moindre mesure ce type de discours chez certains touristes, notamment ceux qui se considèrent comme des voyageurs plus que comme des touristes et notamment les « voyageurs professionnels » qui produisent un discours sur leur pratique. On note par exemple ce type de réflexion chez Ella Maillart qui, allant au-delà des différences perçues entre les sociétés et retrouvant des similitudes, sous la couche « culturelle », des populations qu’elle rencontre, tient un discours sur l’humanité et sur le monde (Maillart, 2022) que l’on peut retrouver chez certains géographes. Pour autant ce type d’individu est assez rare et est très loin d’incarner la majorité des acteurs de la mobilité ; on ne saurait inférer de ces rares exemples des conclusions générales sur la pertinence du Monde dans les pratiques de mobilités des autres catégories de population.
[1] Accès au documentaire en ligne : https://www.youtube.com/watch?v=RXD0hu-V4WI. Documentaire réalisé par Anaïs Béji et Antoine Torre, avec la participation de Marie Duchêne, Félicie Mortier et Martin Valcke. Ce film a été réalisé dans le cadre d’un atelier professionnel en Master 2 d’Urbanisme et d’Aménagement du territoire à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne (2021-2022), coordonné par C. Quéva et financé par le programme de recherche « Penser autrement les villes petites et moyennes » (PAVIM) de l’Université Gustave Eiffel.
Bibliographie
- Bello W., 2011 [2002], La démondialisation, idées pour une nouvelle économie mondiale, Monaco, Éditions du Rocher, coll. « Le Serpent à Plumes », 283 p.
- Bost F. et Leriche F., 2018, « Entreprises et territoires à l’épreuve de la démondialisation », Annales de géographie, n° 723-724, vol. 5-6, p. 443-462
- Cattan N., 2012, « Transport et échange », dans Ghorra-Gobin C., Dictionnaire critique de la mondialisation, Malakoff, Armand Colin, p. 610-616
- Didelon-Loiseau C., 2013, Le Monde comme territoire. Contribution à une approche renouvelée du Monde en géographie, habilitation à diriger des recherches, Université de Rouen, 321 p.
- Didelon-Loiseau C., 2016, « Le Monde et moi ; Représentations et pratiques du Monde de tour-du-mondistes », dans Ghorra-Gobin C. et Reghezza-Zitt M. (dir), Entre local et global : les territoires dans la mondialisation, Paris, Éditions le Manuscrit, p. 35-71
- Didelon-Loiseau C., Ott A.-C., (dir), 2026, Le Monde et ses possibles, itinéraires d’un objet géographique, Londres, Iste Editions, 252 p.
- Dollfus O., 1984, « Le système Monde. Proposition pour une étude de géographie », dans Actes du Géopoint 1984. Système et localisations, Avignon, Groupe Dupont et Université d’Avignon, p. 231-240
- Dollfus O., 1994, L’Espace Monde, Paris, Economica, coll. « GéoPoche », 111 p.
- Duhamel P., 2012, « Tourisme », dans Ghorra-Gobin C., Dictionnaire critique de la mondialisation, Malakoff, Armand Colin, p. 610-616
- Ghorra-Gobin C. (dir.), 2012, Dictionnaire critique de la mondialisation, Malakoff, Armand Colin
- Grataloup C., 2008, « Monde », Hypergéo [En ligne]
- Knafou R., 2021, Réinventer le tourisme ; sauver nos vacances sans détruire le Monde, Paris, Éditions du Faubourg, coll. « Les nouveaux possibles »
- Knafou R. et Fournier C., 2023, « Le système touristique mondialisé en question », Géoconfluences, novembre [En ligne]
- Lévy J., 2007, « La mondialisation : un événement géographique », L’Information géographique, nº 2, vol. 71, p. 6-31.
- Maillart E., 2022, « Le sens du voyage » (1965), dans Ma philosophie du voyage, coll. « Petite biblio Payot voyageurs », p. 11-30.
- Mekdjian S., 2011, « Mobilité et mondialisation. Le monde en mouvement ? », dans Ciattoni, A., Veyret, Y. et Carroué, L., Géographie et géopolitique de la mondialisation, Paris, Hatier, coll. « Initial », p. 89-107
- Morice J., 2024, Renoncer aux voyages ; une enquête philosophique, Paris, Presses universitaires de France, 241 p.
- Stock M., 2008, « Il Monde è mobile », dans Levy J., L’invention du monde, une géographie de la mondialisation, Paris, Les Presses de SciencesPo, p. 133-158
- Venayre S., 2020, « Un monde sans voyage », L’Histoire, n° 475, septembre [En ligne]

