Entourées d’eau de toutes parts, les îles sont des territoires singuliers dont la discontinuité géographique et la puissance représentationnelle qui en découle interrogent la spécificité des mobilités dont elles ont été et sont aujourd’hui à la fois le réceptacle et le point de départ. Pour autant, leur grande diversité interdit toute vision globalisante et invite à la nuance : selon leur taille (de Tuvalu à l’Australie) et leur degré d’éloignement des terres continentales (de l’île-aux-Moines à Sainte-Hélène) ou d’une autre île dans le cas des archipels, les contraintes et les modes de fonctionnement divergent fortement. De plus, qu’il s’agisse des circulations diasporiques ou des flux de touristes, de résidents, de travailleurs ou d’exilés, les logiques mobilitaires qui y sont à l’œuvre ne leur sont pas spécifiques et s’observent ailleurs bien sûr. Mais leur concentration dans ces unités de lieu que forment les îles contribue à transformer celles-ci en des lieux de condensation (Debarbieux, 1995) qui sur-visibilisent les mobilités dans toutes leur pluralité, leur intensité et leurs effets systémiques. À une échelle plus large, les îles ne sont pas des bouts DU monde mais des bouts DE monde où s’entrecroisent et s’entrechoquent des mobilités multiscalaires, aujourd’hui de plus en plus contestées par des sociétés locales qui souhaitent faire valoir leur capacité à les contrôler.

Les îles de la « planète nomade »

Souvent considérées comme des territoires à l’écart, que les étendues maritimes placent à distance des masses terrestres, les îles représentent au contraire, dans bien des cas, des lieux emblématiques de « la planète nomade » (Knafou, 1998).

Aux prises avec leurs contraintes insulaires, les îles sont nombreuses à avoir construit leur développement sur la base de cycles mono-économiques successifs, assurant une alternance de périodes prospères et de phases de récession sévères. Cette oscillation des économies insulaires a été à l’origine de pulsations migratoires marquées par des moments de forte émigration en temps de crise et des moments de retour des anciens émigrés lorsque la situation s’améliore et/ou qu’un nouveau cycle économique s’installe. Ces allers-retours, réalisés dans des rayons géographiques et selon des pas de temps variables, ont marqué durablement les sociétés insulaires qui ont tissé une infinité de liens avec le reste du monde. Ceci n’est pas propre aux îles, mais par l’ampleur relative des effectifs d’émigrés par rapport aux populations totales, de la part des remises dans les PIB insulaires, des influences économiques ou culturelles dans des sociétés souvent réduites, les diasporas jouent un rôle souvent déterminant dans le fonctionnement des îles et dans leur ouverture au monde. C’est sur la base de ce constat que des chercheurs australiens (Bertram, 2006) ont formalisé le « système MIRAB » (MIgration, Remittances, Aid, Bureaucracy), mettant en évidence le rôle fondamental des migrations dans les métabolismes insulaires. Que l’on songe à la diaspora cap-verdienne (Lesourd, 2005) ou des îles Cook, dont les effectifs sont très supérieurs à ceux de la population restée dans l’île, ou encore à une plus large échelle aux diasporas haïtienne (Audebert, 2011) ou de la Grèce insulaire, toutes se nourrissent d’incessants va-et-vient de personnes, de biens, d’argent, ou d’informations dont l’impact sur les territoires d’origine est d’autant plus marqué qu’ils sont intenses, multiples et répétés.

À l’inverse, le « désir de rivage » combiné à la force de l’imaginaire insulaire occidental alimente aujourd’hui d’intenses flux touristiques qui redessinent une géographie des îles faite de creux et de pleins. Quand certaines restent à l’écart comme Tristan Da Cunha ou Rapa dans l’archipel des Australes dont la population s’est prononcée contre la construction d’un aéroport, d’autres, placées au cœur des réseaux globalisés des transports aériens, de l’hôtellerie et des tours opérateurs), sont devenues des hot spots du tourisme mondial, faisant de ce secteur d’activité un des piliers de leur stratégie de développement. Si les mobilités touristiques qui convergent vers elles ne constituent qu’une petite partie des flux globaux (environ 10%, soit 140 millions de touristes internationaux [1], elles peuvent localement s’y concentrer massivement. Les exemples sont légion, à l’instar des Baléares (19 millions de touristes, 1,25 millions d’habitants) ou des Bahamas (11 millions de touristes, 398 000 habitants) où les effectifs touristiques annuels font plus que décupler le nombre d’habitants en 2024. Il en est de même dans les petites îles pré-continentales comme à Bréhat (350 000 visiteurs annuels, 414 habitants) ou à Porquerolles (1 million de touristes, 350 habitants) en France. Si elle contribue à recomposer de nouveaux équilibres démographiques, la puissance du fait touristique transforme aussi considérablement les ressorts de la production territoriale insulaire, que ce soit en induisant un retournement des centralités au profit des espaces littoraux, et/ou en confortant les logiques d’enclave et d’extra-territorialité.

Ces mobilités touristiques peuvent s’articuler avec de nouvelles formes de mobilités résidentielles qui forment avec les premières un continuum mobilitaire. Si certaines îles continuent de perdre des habitants comme Wallis et Futuna – qui ont perdu 25% de leur population depuis 2003 – ou encore certaines îles dalmates comme Dugi Otok, d’autres attirent en effet de plus en plus de néo-résidents qui, parfois après avoir réalisé une ou plusieurs mobilités touristiques, décident de s’y installer durablement. Les motifs sont divers, allant du rejet des espaces métropolitains globalisés et, de l’attrait d’un lifestyle valorisé ou supposé alternatif pour retraités ou jeunes actifs, au souhait, pour les plus riches, de fuir des fiscalités jugées excessives dans les pays d’origine. C’est par exemple le cas à Maurice qui, en parallèle d’un secteur touristique prospère, a mis en place un arsenal de dispositifs fiscaux et immobiliers destinés à attirer dans de luxueux lotissements fermés des expatriés fortunés en quête de sécurité, d’aménités paysagères et d’une fiscalité allégée (Pfirsch, 2026). En dopant le secteur de la construction, de l’hôtellerie, du commerce et des services, l’ensemble de ces mobilités (post)-touristiques sont à l’origine d’une immigration de travail en pleine croissance qui s’additionne à celles-ci. À Malte par exemple (Puygrenier, 2024), un tiers des personnes actives est de nationalité étrangère en 2021 (contre 1% en 2000) provenant de Serbie, du Pakistan, d’Inde et de République des Philippines, cette dernière envoyant une large main-d’œuvre féminine employée, à Malte comme à Chypre (Akoka et al., 2013), dans les secteurs de l’hôtellerie, du nettoyage ou de l’emploi domestique.

À cette somme de mobilités qui placent les îles sur la carte des circulations mondiales, il convient d’additionner les mouvements des exilés ou demandeurs d’asile qui, de gré ou de force, font escale dans des territoires insulaires. Pierres de gué sur les routes migratoires ou lieux de triage et d’incarcération dans le cadre de stratégies supranationales d’externalisation du contrôle aux frontières, nombre d’îles à l’instar de Lampedusa, Malte ou Lesbos en Méditerranée (Bernardie-Tahir & Schmoll, 2018), ou de Manus ou Cocos au large de l’Australie sont aujourd’hui devenues les nouveaux lazarets pour les migrants « indésirables », nouvelle variante dans la généalogie des îles carcérales. D’abord enfermés dans des centres de détention, certains sont ensuite transférés vers d’autres lieux continentaux, tandis que d’autres restent finalement sur place, contribuant à grossir au jour le jour le flux des travailleurs immigrés.

Au fond, quelle que soit leur nature, les circulations qui traversent les îles en font à la fois des synapses et des angles morts de la globalisation, des hyper-lieux (Lussault, 2017) tout autant que des marges rêvées.

Les îles : des bouts ou des centres du monde ?

« Espace à haute densité bibliographique » (Tissier, 1984, p.39), l’île représente un objet sur-étudié dans le champ de la littérature en sciences sociales. On peut schématiquement classer l’ensemble des travaux relatifs à ces espaces en deux grandes catégories : ceux qui les considèrent comme des lieux emblématiques de la discontinuité et de la marge, et ceux qui les envisagent au contraire comme des espaces connectés, inscrits sur la toile mondiale des mobilités, voire qui s’engagent dans une démarche critique visant à les des-essentialiser.

L’étymologie latine du mot insula signifie l’île ou, dans un deuxième sens, la maison isolée. C’est de ce mot éponyme qu’est né le terme isolement, contribuant à faire des îles des lieux à l’écart, protégés des influences extérieures. La coupure maritime a fait d’elles non seulement des lieux d’un endémisme végétal et animal remarquable (Drouin, 1991 ; Doumenge, 1984), mais plus largement des espaces retranchés abritant prisons, monastères ou autres dispositifs d’enfermement. La discontinuité topographique de l’île est ainsi au fondement de l’argumentaire de l’exceptionnalisme insulaire, mobilisé jusqu’à l’usure dans la communication touristique comme dans l’univers de la télé-réalité où, de L’île de la tentation à Koh Lanta, les images mettent en scène le sur-isolement d’îles désertes, théâtre de toutes les aventures (Redon, 2019). L’analyse des spécificités sociales, économiques et culturelles induites par une mise à l’écart des circulations humaines se retrouve également dans nombre de travaux académiques sur les îles (Meistersheim, 2001 ; Péron, 1993 ; Brigand, 2000 ; Huetz-de-Lemps, 1994 ; Durand, 2023 ; Soulimant, 2011).

Pour autant, d’autres voix s’inscrivent à rebours de ce discours. Dans le Pacifique, Joël Bonnemaison (1996) avait été un des premiers à montrer l’importance des circulations dans ce vaste océan qui, loin de constituer une barrière, offrait au contraire une immense surface d’échanges et de relations entre les îles. Depuis, d’autres travaux s’attachent à questionner, voire à réfuter l’isolement et les supposées singularités insulaires (Taglioni, 2003 ; Baldacchino, 2018), montrant combien les îles sont traversées par les mêmes logiques de la mondialisation mobilitaire que les autres territoires. D’autres chercheurs vont même plus loin, exhortant à rompre avec les imaginaires exotisants et à décoloniser la recherche sur les îles (Bernardie-Tahir, 2025). Jean-François Staszak (2003) avait déjà ouvert la voie dans ses travaux sur Gauguin et l’exotisme tahitien. Aujourd’hui, de nouvelles études inscrites dans le champ de la pensée décoloniale s’attachent à repenser la relation des îles au monde et aux mobilités contemporaines en décentrant le regard. Parmi celles-ci, les travaux en anthropologie d’Epeli Hau’ofa (1994), de Tamatoa Bambridge (2004) ou les recherches doctorales de Florence Mury (2022) et de Pauline Jézéquel (2025) renouvellent la manière de concevoir les îles, non plus considérées uniformément comme des marges mais comme des centres animant de vastes espaces circulatoires. Ce changement de perspective explique dans une certaine mesure la montée des tensions dans l’arène socio-politique des îles.

Les mobilités au cœur des controverses politiques insulaires

Depuis ces dernières années, et particulièrement depuis la pandémie de COVID, les mobilités sont devenues un sujet sensible et clivant dans la plupart des sociétés insulaires. L’installation, temporaire ou plus durable, de nouvelles populations aux profils variés (touristes, excursionnistes, résidents secondaires, néo-résidents, travailleurs saisonniers, migrants économiques, réfugiés, etc.) semble remettre en question les équilibres sociétaux îliens. Deux principaux éléments de contestation se sont succédé et superposé en quelques années.

Depuis le début des années 2000, de nombreux acteurs insulaires, tout en admettant l’importance de l’enjeu économique, dénoncent les dérives sociales et environnementales du « surtourisme ». Ils soulignent la nécessité de trouver un équilibre entre la saisonnalité de l’activité touristique, qui dope l’offre de commerces et de services pendant une courte période, et le maintien de la vie à l’année. L’affaire est sensible, car le tourisme constitue dans bien des situations insulaires la principale source d’emplois et de revenus, que ce soit dans le cas d’îles souveraines comme Les Seychelles (30% de la population active et le 1/4 du PIB national) ou la Barbade (30% des emplois et 30% du PIB), ou pour des îles rattachées à un État continental, comme les îles françaises ou grecques. Mais il provoque une densification d’autant plus manifeste qu’elle survient dans des territoires exigus tout en se concentrant dans un temps court. Toutes les conditions sont dès lors réunies pour qu’émerge un sentiment tourismophobe (Gay, 2024) qui appelle aujourd’hui à établir des capacités de charge et à fixer des quotas de fréquentation, comme ont pu concrètement le faire en 2025 les îles de Porquerolles, de Bréhat ou des îles Lavezzi en France (Le Berre, 2008). Par ailleurs, la multiplication des résidences secondaires et l’amplification du phénomène d’airbnbisation corollaire rendent l’accès au logement de plus en plus difficile pour les insulaires (Bisson et al., 2024) et créent les conditions d’une gentrification croissante, source de conflits.

C’est dans un tel contexte que les îliens ont pu développer un discours privilégiant, en contrepoint des mobilités touristiques éphémères, des installations à l’année qui permettent de stopper certaines situations de déprise démographique et, ce faisant, d’atteindre la masse critique nécessaire pour rentabiliser et pérenniser des commerces et services publics à l’année. Dans certaines îles, des politiques d’accueil ont été initiées pour favoriser l’installation de jeunes actifs soucieux de participer à la dynamique socio-économique locale, que ce soit dans les îles du Ponant comme l’ont documenté Louis Brigand et Laura Corsi dans plusieurs magazines télévisuels (Corsi, 2020), ou dans certaines îles croates (Flipo, 2024). Mais la pandémie de COVID, après avoir déclenché une vague d’installations de plus en plus contestées par les populations insulaires, semble avoir rebattu les cartes. En Polynésie, les nouveaux arrivants métropolitains qui achètent des terrains ou décident de s’ancrer dans les marinas de Moorea ou Uturoa cristallisent les tensions et les manifestations xénophobes. En Corse, où se fixent chaque année environ 3900 personnes venant de l’extérieur, les débats s’enveniment au point de revendiquer la mise en place d’un statut de résident, réservant le droit à l’acquisition de biens immobiliers aux résidents permanents. Au-delà des problématiques de l’accès au foncier, l’installation croissante de populations non originaires des îles alimente toute une rhétorique sur la dilution des identités insulaires, source d’hostilité, voire de violence en contexte post-colonial. L’installation, encouragée par l’État central, de Tanzaniens du continent sur l’île de Zanzibar, ou encore l’importance des arrivées de Métropolitains pendant le boom du nickel en Nouvelle-Calédonie jusqu’au milieu de la décennie 2010 ont nourri un sentiment de dépossession au sein des populations insulaires natives dont l’érosion numérique relative fait craindre la menace d’une perte de souveraineté politique.

Le questionnement croisé des mobilités et de l’habitabilité insulaire se pose finalement de manière dialogique (Morin, 2005). Dans ces contextes territoriaux exigus, la multitude des co-présences extérieures ou étrangères peut produire des cohabitations opportunes mais dont les équilibres restent fragiles, que la moindre évolution numérique peut déstabiliser à tout moment. À l’heure de la globalisation, le déploiement de mobilités contemporaines décuplées, tout à la fois encouragées et dénoncées par les insulaires, pose avec acuité la question des identités territoriales, et renvoie en miroir à l’assignation à l’île pour celles et ceux qui n’ont d’autres choix que celui d’y rester. Dans une autre perspective, celle du changement climatique et de l’élévation corollaire du niveau marin, c’est à l’inverse la pérennité des peuplements insulaires qui est remise en cause, en particulier dans les îles basses. La plupart des atolls des océans Indien et Pacifique sont en effet en première ligne, devenant les « canaris de la mine » (Gemenne, 2010) annonciateurs d’un mouvement d’exil climatique potentiellement massif, surtout dans le cas d’États insulaires (Maldives, Tuvalu, Kiribati, etc.) qui ne peuvent mettre en œuvre des solutions de déplacements internes des populations. À la croisée de toutes les mobilités contraires produites par la globalisation, les îles représentent des objets géographiques idoines pour saisir le métabolisme mobilitaire mondial dans toute sa complexité.

[1] Source : OMT, 2023.

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DATE

Juin 2026

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