Deux mouvements définissent l’altérité : l’un l’informe par négation – elle est tout ce que je ne suis ou ne nous sommes pas –, l’autre la caractérise par l’ailleurs.

La notion est donc indissociable de celle d’identité et se saisit socialement, culturellement, et spatialement. Ainsi inscrits dans l’espace le soi et l’autre, ici ou ailleurs, sont inévitablement questionnés, négociés et confrontés à travers le déplacement.

L’altérité traverse les différents champs d’étude des mobilités, du vécu en tant qu’autre dans le cas des minorités au rejet de l’autre engagé dans certains mouvements diasporiques, en passant par le maintien de soi dans l’ailleurs problématisé dans les études touristiques ou les mobilités résidentielles. Les mobilités, qu’elles soient internationales ou à fine échelle, racontent alors une négociation de chaque instant avec l’altérité.

L’altérité comme condition(s) du mouvement

S’il n’y a mouvement que si le point d’arrivée se distingue du point de départ, il est des mobilités où le rapport à l’autre et le changement d’environnement sont particulièrement recherchés, pour (se) transformer, (se) compléter ou acquérir quelque chose de nouveau (Cresswell, 2006). Les touristes partent ainsi à la quête de nouveaux visages et de nouveaux paysages (Ceriani et al., 2005). Les Mélanésiens s’aventurent hors de leur île en vue d’affronter l’inconnu et d’en revenir plus grands – initiés (Bonnemaison, 1986). Les migrants, privilégiés ou non (Croucher, 2012), quittent un territoire pour une vie rêvée meilleure (Benson et Reilly, 2009). L’altérité serait donc ce qui met en mouvement le monde ? Pourtant, le Henley Passeport Index – classement mondial des pays fondé sur la liberté de circulation de leurs citoyens – semble faire de « ce qui est autre » (défini ici par l’enjeu géopolitique) une limite aux déplacements, plutôt qu’une attractivité.

Les déplacements – ou l’absence de déplacements – quotidiens et citadins de certaines minorités racontent, quant à eux, des évitements, des contournements et des replis face à l’autre (Cattan et Vanolo, 2014 ; Bonte, 2023 ; Blanch, 2013). L’altérité constitue dans ces cas-ci un obstacle, un rempart, ou même une frontière. Parfois, elle est ce qui empêche le mouvement.

Qu’elle soit considérée comme une ressource ou un danger, l’altérité dessine les mobilités. Elle balise les territoires en distinguant ce qui est de l’ordre du soi – du nous – de ce qui est de l’ordre de l’autre. Cette grille de lecture donne à l’espace matières et reliefs qui viennent conditionner les trajectoires et le vécu même des déplacements.

L’altérité traverse ainsi tout le champ des études des mobilités. Les recherches sur les populations migrantes ou sur les déplacements des minorités sexuelles et de genre en ville questionnent le vécu des personnes altérisées (Blindon et Guérin-Pace, 2016 ; Cattan, 2012). Les études touristiques, elles, abordent l’altérité triplement. Premièrement, elles l’envisagent dans sa représentation – analysant l’impulsion au voyage ou la confrontation entre imaginaire et réalité (Ceriani et al, 2005 ; Guicharrousse et Siron, 2014 ; Hancock, 2003, Hauteserre, 2009). Ensuite, elles la saisissent à travers la rencontre avec l’autre – à travers la mise en lumière de conflits (Duhamel 2023 ; Ballester, 2018) ou des technologies visant à atténuer la confrontation : hôtels, tours opérateurs ou clubs de vacances (Stock, 2005 ; Equipe MIT, 2002)). Enfin, elles l’étudient dans le maintien de soi et des pratiques identitaires dans l’ailleurs, analysant les stratégies transterritoriales des individus en mouvement (Violier et Giffon, 2015 ; Le Bigot, 2016 ; Gaugue, 2013). Cette dernière approche se retrouve également au sein des réflexions sur l’habiter dans le mouvement, qu’il s’agisse d’expatriation (Guillot, 2007 ; Bonaccordi, 2008), de migrations (Niang-Ndiaye, 2019 ; Ceriani-Sebregondi, 2003) ou des spatialités des sociétés nomades (Claudot-Hawad, 1986).

En définitive, ces études suggèrent un rapport entre mobilité et altérité se caractérisant à travers le contact. Aujourd’hui idéalisé et mis en scène par les agences de voyage et les compagnies aériennes, il est par exemple une quête pour les touristes contemporains qui le souhaitent authentique (Bellock, 2017 ; Cohen, 1988), à la recherche d’un autre « intact » qui ne serait pas entaché par leur présence. Le contact est alors, ici, rencontre et tisse des relations entre des territoires très différents en amènant des populations aux habitudes, mœurs, langages et quotidiens très distincts à interagir.

La rencontre de l’autre s’analyse en outre à travers ses effets sur les entités spatiales et identitaires. Les concepts contemporains d’hybridation, de métissage, ou l’utilisation du préfixe trans- en géographie (transnationalisme, translocalité, transterritoire…) valorisent la porosité de l’individu, de son identité et le mélange possible des formes et catégories. Mais l’interaction n’en est pas pour autant forcément pacifique. Ainsi, au sein de nombreux déplacements, y compris touristiques – impliquant pourtant une déroutinisation et un hors quotidien volontaires (Stock, 2003) –, les études mettent en évidence un besoin de se couper de l’altérité en s’aménageant des espaces où l’autre n’est plus ou serait moins présent, car trop violent – ou à l’altérité trop marquée. Ces phénomènes peuvent prendre diverses formes d’entre-soi, caractéristiques du repli : certains auteurs parlent d’entre-lieux (Lapierre, 2006 ; Coeffe, 2013), d’autres utilisent la figure de l’archipel (Cattan et Vanolo, 2014) ou du refuge (Bowstead, 2019). Les mécanismes similaires s’observent au versant d’en face, celui qui accueille l’autre. Les touristes, vus par les habitants locaux, sont parfois l’objet de rejets et d’hostilités (Duhamel 2023 ; Picard, 2010). Les migrants, eux, se voient souvent séparés, de force et/ou de droit, du reste de la population (Fol et Frouillou, 2022 ; Clerval et Delage, 2014 ; Moret, 2018). La co-présence – parfois cohabitation – engagée à travers toute mobilité implique ainsi, inévitablement, des négociations et des aménagements caractérisés par un champ lexical scientifique parlant. Les études des transports parlent de « hubs » ou de « pôles », désignant la réunion de différents flux qu’il est nécessaire de gérer et d’organiser afin d’éviter les collisions ou frictions. Le champ touristique décrit des « espaces tampons », des « sas » et des « seuils »mobilisés par les voyagistes, dans les clubs de vacances et les comptoirs touristiques, permettant aux touristes et aux habitants de s’observer sans se confronter. Enfin, les études migratoires s’emparent de la notion d’« interface » pour qualifier les zones de contact et d’échange entre populations.

Altériser pour mettre à distance

La conception de l’identité et de l’altérité est fondée dans la pensée classique sur l’idée d’un isomorphisme entre le sol, l’individu et la culture, qu’illustre la métaphore de la racine (Cresswell, 1997 ; Debarbieux, 2006 ; Debarbieux 2014). La mobilité comme déracinement y est ainsi considérée comme dangereuse, voire pathologique, comme dans le roman Les déracinés (Barrès, 1897) : les individus quittant leur terre originelle risquent, plongés dans l’altérité, la désorientation, la déperdition et la folie. Adoptant la même perspective, celui capable d’affronter l’extérieur et d’en revenir acquiert prestige, puissance et maturité (Claudot-Hawad, 1986 ; Bonnemaison 1986).

La dé-essentialisation du concept d’identité dans les années 1970, faisant suite aux décolonisations et à la remise en question des catégories d’analyse utilisées jusque lors au sein du monde scientifique, permet d’extraire l’autre de ses figures d’exclu et d’exilé (Dorin, 2006). L’altérité est ainsi convoquée non plus en tant que réalité mais en tant que construction sociale, culturelle et symbolique, issue d’un processus. Si l’identification relève d’un processus d’intégration à l’échelle collective et d’appropriation à l’échelle individuelle, l’altérisation, elle, relève d’un processus de mise à distance et de rejet. Il passe notamment par une utilisation d’éléments différentiels visant à faire exister des cultures spécifiques et irréductibles ancrées – enfermées – au sein de territoires définis. Elle engage ainsi un mouvement d’extériorisation et place une population ou un individu face à soi ; l’altérité et ses différents degrés jouent de cette manière avec les distances, qu’elles soient réelles ou imaginaires.

Cette figure de l’autre illustre des idéaux politiques, philosophiques et sociaux qui sont alors nécessaires à prendre en compte afin de comprendre les mobilités et immobilités contemporaines.

Les études des minorités et de leurs déplacements ont permis de soulever le caractère normatif de la figure de l’autre et d’insister sur les mobilités contraintes – voire empêchées – par le risque d’une confrontation aux groupes dominants. Les études féministes, LGBTQ+ et migratoires font état de stratégies d’évitement spatiales multi-scalaires : être altérisé oblige sans cesse à devoir (re)négocier sa présence et sa visibilité dans l’espace public, à se mettre en danger (Bain et Podmore, 2021 ; Piva, 2020 ; Blanch, 2013 ; Bonte, 2023 ; Falquet, 2011). L’analyse des grands flux touristiques montre quant à elle une attractivité des territoires internationaux nuancée suivant différents degrés d’altérité construits à travers les discours et les représentations, en fonction d’un autre acceptable, exotique ou dangereux (Dehoorne et al., 2008 ; Knafou 1998b). Affirmer et épaissir les contours de l’autre ont, de fait, pour effet de limiter les mouvements de l’intérieur vers l’extérieur, mais aussi d’inciter au contrôle des mouvements venus de l’extérieur. La sociologue Liisa Malkki (1992), notamment, dénonce une mécanique identitaire d’exclusion de populations mobiles incarcérées et confinées : sans-abris, réfugiés, gitans… C’est bien une certaine figure de l’individu mobile, considéré comme déraciné et extérieur, qui caractérise l’altérité. Il devient celui privé d’appartenance, qui a toujours constitué dans l’imaginaire collectif une figure amorale, voleuse et dangereuse car anonyme (Cresswell, 1996).

Hypermobilité et mondialisation : vers une disparition de l’altérité ?

Le déploiement des réseaux de transport, le développement technologique, l’internationalisation des entreprises et le récent essor du télétravail ont tissé un monde réticulaire valorisant tout un pan du mouvement et du changement. Certains ont donc parlé d’un tournant mobile et d’une rupture avec le mode de vie sédentaire (Urry et Sheller 2006 ; Creswell, 2006), d’autres ont évoqué l’avènement d’une société à individus mobiles (Violier et al., 2008, ; Stock, 2005) et d’une « planète nomade » (Knafou, 1998a) caractérisée par l’hypermobilité. Conjointement, le terme de mondialisation a pris de l’ampleur dans le monde scientifique à partir des années 1980, pour désigner un processus continu d’intensification et de fluidification des échanges dû au monde mobile qui tendrait à la diffusion et à l’imposition d’un modèle homogène – américain, occidental – et à une érosion des particularités et singularités locales (Elden, 2005), donc, de ce qui fait autre.

Ces considérations sont néanmoins discutées à travers différentes recherches portant sur la territorialisation des individus mobiles. A travers les concepts – entre autres – de translocalité (Appadurai, 2001), de transterritoire (Cattan, 2012), d’habitat polytopique (Stock, 2006) et de territorialité mobile (Frétigny, 2013), engagés dans le tournant mobile convoqué par John Urry et Mimi Sheller, le réseau est finalement vecteur d’une multiplication des potentiels d’identification et ouvre, plutôt que restreint, l’éventail des formes culturelles. Dès lors, l’autre et le soi, autrefois situables et ainsi « strictement symétriques et intransitifs » (Lalande, 1902), ne se contentent plus de s’observer de loin, d’un côté et de l’autre de la frontière, en tant que figures a priori, mais se forment et se transforment en continu à travers leur rencontre (Stock, 2011). La recherche de soi dans l’autre, l’intégration de l’autre en soi, l’importation du soi chez l’autre, engagent une porosité des figures et alors une production plus diverse.

Les contours de l’autre, ainsi diversifiés et multipliés par la mobilité, scindent les groupes identitaires à plus fine échelle. Abdelmalek Sayad, interrogeant l’individu émigré-immigré parle de « double absence » (1999) : le sujet migrant devient à la fois celui qui part et celui qui n’est pas d’ici, incarnant finalement un nouvel autre qui serait l’autre de tous.

Ainsi, si l’identité est devenue plurielle, l’altérité l’est également. Et le territoire réticulaire, caractéristique de nos sociétés contemporaines mobiles, engage leur construction à travers des structures multiples et variables, issues non plus du sol mais des pratiques diversifiées des lieux.

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Décembre 2024

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