Une place se compose des « relations, pour un individu donné, entre une position sociale, un ensemble de normes d’usages et un emplacement occupable » (Lussault, 2013 : 785). Ce système relationnel se trouve mis en tension dès lors que la position sociale, la norme d’usage de l’espace en vigueur et/ou l’emplacement est susceptible de changer. Pour ainsi dire, dès lors qu’un individu quitte son emplacement en procédant d’une mobilité, il remet en question sa place : toute mobilité implique ainsi un déplacement, un changement de place.
Un individu occupe de multiples places dans son quotidien qui sont plus ou moins éphémères selon les espaces qu’il pratique : espaces domestiques, espaces professionnels, espaces de loisirs, transports, etc. Aussi, la plupart du temps, ces déplacements n’impliquent pas de “mise en danger” des places qu’il occupe respectivement au sein de ces espaces. Toutefois, pour chacune d’elle, cet individu doit régulièrement composer avec des mécanismes de désignations (qui on doit être) et d’assignation (où on doit être). Ceux ci sont opérés par une police des places (Lussault, 2009) que chaque individu est en mesure d’exercer ou de subir dépendamment des positions sociales qu’il occupe dans les différentes sphères de la vie sociale. De la même façon, les aspirations individuelles que l’on peut qualifier d’auto désignation (qui on veut être) et d’auto assignation (où l’on veut être) rentrent en conflit avec ces mécanismes d’assignation et de désignation (Hoyaux, 2016). Étant entendu que « l’identité sociale équivaut à l’expérience vécue de l’espace social depuis la position occupée » (Depeau & Ramadier, 2011 : 13), ces jeux de places révèlent divers enjeux sociaux-culturels à l’échelle individuelle que les mobilités mettent en tension. En effet, puisque la mobilité prend son sens dans et par l’action et l’interaction sociales (Haddington, Mondada & Nevile, 2013 : 3), elle participe nécessairement au jeu des placements et dé-placements.
Se placer par les mobilités, et inversement
On peut donc d’abord observer des stratégies de placement dans la mobilité. André Frédéric Hoyaux (2014) montre que les acteur·rice·s peuvent élaborer leur place lors de leurs mobilités quotidiennes notamment au travers du choix et de la pratique des itinéraires. Il fait remarquer que les compétences et les capacités des habitants à la mobilité sont des ressources qui leur permettent, par exemple, de réagir à un événement spatial inattendu sur leur parcours : « par sa mobilité, l’habitant se place, se dé place et se re place comme il place, dé place et re place l’altérité » (2014 : 11) ; l’altérité étant ici comprise comme les autres personnes de l’univers social où l’habitant prend place. On retrouve également ce placement de soi et des autres dans d’autres formes de mobilités comme le tourisme, au travers desquels les touristes se placent “en tant que” touristes dans un système touristique pensé pour eux. L’exemple donné par Isabelle Sacareau à propos d’un chemin qui traverse un village dans la région de l’Everest, est significatif de ces jeux de placements identitaires dans la mobilité : « L’attitude, l’équipement, “l’emplacement” de chacun signale son identité et sa “place” dans le lieu : d’un côté, les touristes-clients occupent, quasiment seuls, la terrasse aménagée pour eux, espace partiellement privé qui leur est implicitement réservé ; de l’autre, les porteurs, qui travaillent à leur service, sont absents de la terrasse et se tiennent sur le bord du chemin, espace public où chacun peut circuler, se croiser et donner des nouvelles. Tournant le dos au paysage, la posture de ces porteurs exprime une certaine mise à distance aussi bien spatiale que sociale du monde des touristes avec lesquels ils vivent temporairement. Le chemin apparaît comme le dispositif spatial qui permet de régler les distances spatiales et sociales entre les individus en permettant leur cohabitation » (Sacareau, 2018, §11).
Ensuite, les acteur·rice·s peuvent se placer par la mobilité. Il va sans dire que les mobilités représentent un capital spatial, c’est-à-dire « [l’]ensemble des ressources, accumulées par un acteur, lui permettant de tirer avantage en fonction de sa stratégie, de l’usage de la dimension spatiale de la société » (Lévy, 2013a : 147) ; capital spatial ayant des répercussions sur la place de leur détenteur·rice. Selon le “capital mobilitaire” (Ceriani-Sebregondi, 2007) à disposition, les acteur·rice·s peuvent ainsi plus ou moins bien parvenir à se (dé-)placer. Ainsi, les expériences de mobilité offrent aux acteur·rice·s de nouvelles possibilités de (dé /re-)placements. Par exemple, au travers du cas des backpackers chinois·es, Marie Faulon montre qu’une fois leur voyage terminé, iels adoptent « des stratégies de replacement dans des places qu’ils se négocient afin de se constituer un habiter qui corresponde à leurs nouvelles valeurs et à leur nouvelle identité » (Faulon, 2023 : 385). Elle précise qu’une fois rentrés en Chine, peu de ces backpackers envisagent de retourner à un lieu ou à une condition antérieure à la mobilité : s’iels se replacent temporairement, c’est afin « de construire un nouveau projet de mobilité afin de se replacer ailleurs » (Faulon, 2023 : 385).
Certaines configurations tendent à montrer que l’obtention (et l’acceptation sociale) d’une place n’advient qu’au travers de la réalisation de certaines mobilités spécifiques. Il en va ainsi des mobilités réalisées par les militaires dans le cadre de leur métier de soldat : partir en opération est consubstantielle de la condition et de l’identité militaire contemporaine. Cette mobilité est ainsi recherchée et valorisée par-delà le cadre institutionnel (Oldra, 2022). Des soldats qui ne feraient pas de mobilités opérationnelles ne seraient pas à leur place, pas légitimes car n’ayant pas d’expériences mobilitaire et combattante : la mobilité conditionnant l’accès à certaines places.
Précisément, selon la police des places qui est à l’œuvre, certaines mobilités peuvent apparaître déplacées, illégitimes ou subversives. Tim Cresswell dans In place/Out of Place (1996) montre ainsi que les mobilités remettent en question les différents découpages spatiaux, fondements des ordres sociaux, culturels, politiques, économiques, etc. donc potentiellement des places. En cela, « mobility becomes a basic form of disorder and chaos – constantly defined as transgression and trespass » (Cresswell, 1996 : 87). Par exemple, comme l’explique Myriam Houssay Holzschuc, les systèmes d’apartheid « où la place (raciale, sociale, spatiale) de chacun lui est assignée, toutes les formes de mobilités apparaissent comme des transgressions » (2010 : 97). Il en va de même pour les sociétés patriarcales (Rose, 1993 ; Kobayashi, 1994), dans lesquelles « the mobility of women does indeed seem to pose a threat to a settled patriarchal order » (Massey, 1994 : 11).
Enfin, les acteur·rice·s subissent des déplacements à cause de la mobilité. Les exemples les plus emblématiques sont certainement les mobilités contraintes, c’est-à-dire des mobilités « subies par celles et ceux qui en sont les acteurs à leurs dépens » (Diaz, 2014 : 148). Dans leurs diversités et leur violence, elles obligent ou imposent à des individus et/ou à des communautés d’individus un changement d’emplacement et donc, souvent, de place. Le déplacement comme déclassement s’incarne dans la figure de l’étranger tel que Alfred Schütz la décrit, à savoir un individu « who tries to be permanently accepted or at least tolerated by the group which he approaches » (Schütz, 1944 : 499), un individu qui doit trouver et/ou se faire sa place. Pour Schütz, le migrant nouvellement arrivé voit son système de référence ne plus coïncider avec son nouvel environnement. En interprétant ce dernier au prisme de son référentiel socio-culturel habituel, iel révèle son déplacement. Cette figure de l’étranger/migrant reste surtout un outil pour penser le système d’ordre des places à l’œuvre dans une société.
Enfin, une mobilité ininterrompue peut devenir le stigmate d’une impossibilité chronique à trouver sa place, comme ce peut être le cas dans le système de protection de l’enfance : « sans lieu de placement fixe, sans figure socio affective stable, sans projet, le placement déplace et ne parvient pas à “placer” ces enfants/ces jeunes » (Potin, 2013 : 48).
La notion de place permet ainsi d’articuler des mobilités individuelles et collectives à des échelles variées, de convoquer tout autant des perspectives phénoménologiques et/ou structuralistes, et de révéler des enjeux socio spatiaux institutionnalisés et/ou plus spécifiques. En effet, la relation entre place, déplacement et mobilités ne concourt par tellement à travailler les espaces en eux-mêmes – car les places ne se résument pas aux emplacements – mais plutôt les spatialités afférentes où le mouvement, l’action, la pratique ou le faire-avec (Lussault et Stock, 2010) deviennent structurant. À les considérer comme autant de tactiques ou de ruses pour consolider et/ou fragiliser des ordonnancements spatiaux, ces spatialités deviennent fondamentalement politiques (comme dans les systèmes d’apartheid ou les sociétés patriarcales citées précédemment).
Se déplacer sans bouger
Si ce sont notamment les géographes qui donnent une véritable dimension spatiale au terme (Cresswell, 1996 ; Lazzarotti, 2006 ; Lussault, 2009 ; Petit, 2009), c’est en revanche à la sociologie (Simmel, 1908 ; De Gaulejac, 1978 ; Bourdieu, 1997), à l’interactionnisme symbolique (Goffman, 1951 ; Joseph, 1998) et à la linguistique (Flahault, 1978 ; Kerbrat Orecchioni, 1992) que l’on doit les premiers travaux sur la notion de place. Furtivement ou explicitement, les travaux pionniers de ces auteur·rice·s méritent encore notre attention car iels proposent des pistes de réflexion sur le concept particulièrement fertiles pour continuer de penser les mobilités.
Aujourd’hui, le concept semble trouver une portée véritablement pertinente dans le cadre des approches critiques et/ou microgéographiques qui entendent appréhender les phénomènes spatiaux qui transcendent les questions d’échelles et/ou de distance tel que la violence, les émotions, les ambiances, les imaginaires, les pratiques artistiques, les télécommunications & technologies numériques de réalité virtuelles et/ou augmentées, les subversions & transgressions normatives, les inventions quotidiennes, etc. Ainsi par exemple de la Théorie de l’Acteur Réseau où ce n’est plus seulement la place des êtres humains qui est discutée, mais aussi celles de tous les actants non-humain·e·s ou plus qu’humain·e.s (Whatmore, 2006) et de la façon dont iels participent ou renversent un système de places.
La perspective microgéographique en particulier (Coëffé, 2008 ; Bossé, 2012 ; Chabrol & Kunth, 2016), qui ne renvoie pas tant à la taille des objets spatiaux qu’elle étudie mais plutôt à l’échelle à laquelle sont interprétées les spatialités, s’est montrée attentive à la portée du concept (Hoyaux, Oldra & Petit, 2019). Ainsi, contrairement au binôme mobilité spatiale/mobilité sociale qui propose une lecture selon laquelle les changements socio spatiaux se succèdent de façon linéaire dans le temps (parcours biographique, time geography, etc.), le concept de place permet d’appréhender des situations de cospatialité (Lévy, 2013b), c’est-à-dire la maîtrise simultanée d’espaces de tailles différentes. En effet, un individu conjuguant différentes places peut mobiliser (Hoyaux, 2003) diverses ressources provenant d’autres espace-temps que celui qu’il occupe effectivement hic et nunc. Le principe de « synchorisation » proposé par Boris Beaude (2012) à partir de l’étude d’internet illustre cette idée. Peut-on changer de place sans se mouvoir ou bouger sans se déplacer ? Si oui, peut-on considérer cela comme des formes de mobilités ? Plus encore, que cela nous apprend-il sur nos conceptions des conditions spatiales des sociétés humaines, ou bien de notre humanité elle-même ?
L’immobilité existe-t-elle seulement ?
Les réflexions croisant les systèmes de places et les mobilités individuelles ont déjà permis de repenser l’espace au travers de conceptions mobiles (Retaillé, 2005) ou insaisissables (Massey, 2005). L’idée qu’un enracinement topographique puisse être le primat sine qua non pour qu’un individu ou un groupe d’individus ait une place sur Terre (Lazzarotti, 2017) ou qu’il l’habite polytopiquement (Stock, 2006), est désormais dépassée. Si la cospatialité représente une perspective particulièrement intéressante pour penser les places au prisme des mobilités, et les mobilités par les places, elle semble également être la première des controverses. Même en esquissant précédemment quelques pistes, se déplacer sans bouger constitue un horizon épistémologique et théorique d’ampleur pour les sciences sociales soucieuses de penser les dimensions relationnelles de l’espace.
D’autres réflexions s’attachent à l’irréductibilité du contexte, comme lorsque Erving Goffman évoque le cas d’un apprenti chirurgien qui, en salle d’opération, « s’autorisera à partir “loin”, à plonger dans ses pensées, ce qui le soustrait à la continuité des événements » (Goffman, 1961 : 82), quittant alors la position sociale qu’il était en train de tenir dans le contexte de cet emplacement. Ainsi, c’est bien à la capacité de cet acteur de faire avec les places qu’il convient de s’intéresser : celle « qu’a l’habitant de se projeter par-delà ses ancrages, ses identités, d’être capable de se dé-placer, c’est-à-dire de s’obliger à modifier ses regards sur ce que sont les autres et lui-même à travers des supposés emplacements et statuts » (Hoyaux, 2016 : 18). Cette irréductibilité du contexte nous ramène à la proposition la géographie des situations que proposait Michel Lussault (2007 : 191-218). La construction subjective des contextes en situation, c’est ce que Gabriel Marcel appelle l’être-en-situation (Marcel, 1937). En effet, de la même façon que l’habit ne fait pas le moine, la place ne fait pas l’acteur. Comme le souligne Marcel « il convient d’être méthodiquement en garde contre l’abstraction stérilisante qui consiste à traiter la place comme simple détermination spatiale, et de reconnaître comment elle devient situation qualifiée » (1937 : 3-4). L’étude des situations semble permettre de déceler cette capacité de dé-placement du regard, ce mouvement de l’esprit, en tant que reconfiguration des êtres et des choses tenues pour acquises (Schütz, 1987).
Enfin, presque de manière contre intuitive, il semblerait pertinent de discuter des multiples formes d’immobilités, qu’elles soient spatiales comme l’enfermement carcéral (Milhaud, 2015) ou le confinement (Didier-Fèvre, 2023), physiologiques comme le handicap (Kitchin, 1998), psychologiques comme la dépression ou la solitude (Luxembourg, 2018), etc. pour envisager de nouvelles formes de mobilités (Sheller & Urry, 2006). Ces situations de relative immobilité mettent principalement en lumière des enjeux de justice et d’empowerment. A ce titre, le développement de la digitalité (jeux-video, réseaux sociaux, etc.) ne cesse de questionner le couple place/mobilité. Le film documentaire The Remarkable Life of Ibelin, réalisé par Benjamin Ree (2024), présentant la vie numérique d’un jeune norvégien atteint de la myopathie de Duchenne, est particulièrement révélateur des tensions et extensions des places et des mobilités par le monde digital : la capacité de l’être humain à dépasser ses conditions, à se projeter dans d’autres espaces ou imaginaires, à échapper aux normes et contraintes des ancrages subis et à développer pourtant des relations habitantes non moins sincères.
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